Le monstre du lac
Sur les effets pervers des voyages
- 1997 Comeau
Il était une fois un monstre hideux qui vivait au fond d’un lac. À vrai dire ce n’était pas vraiment un lac mais un étang boueux situé dans la toundra canadienne et donc bien loin de toute civilisation. Nul animal ne s’approchait de ces lieux horrifiés qu’ils étaient par l’odeur de putréfaction qui se dégageait de cette région. Même les charognards avaient cette répulsion. Le monstre vivait donc en paix dans son marais.
Le monstre était plutôt difforme. Des membres, si on peut les appeler ainsi poussaient puis se dépérissaient un peu comme les têtards devenant grenouilles perdent leurs queues. Tout cela était attaché à un tronc en boule gélatineux et gluant où l’on pouvait distinguer une bouche et des yeux. Tout son corps était visqueux et filamenteux.
Le monstre n’avait jamais rien connu d’autre que son marais boueux. Il s’y prélassait depuis des lustres, mâchouillant et suçant des sangsues et des vers de terre tout en philosophant.
Un jour il eut l’idée d’aller au-delà de son univers connu. Il attendit une nuit pluvieuse et sans lune afin de ne pas trop souffrir du changement d’environnement.
Cette nuit-là il se rendit à la berge, multiplia les efforts pour rouler sur lui-même afin d’atteindre le rivage et de pouvoir enfin sortir de l’eau. Se fut au détriment de quelques membres et de bien des meurtrissures à son corps de faible constitution et si peu habitué à un si grand effort. Il réussit néanmoins à se hisser hors de l’eau.
Il n’était pas rendu très loin, à peine quelques mètres, et se reposait déjà d’un si grand effort. Il savourait aussi cette immense impression de liberté. Il s’était résolu à venir plus souvent et même si cela lui était possible à quitter son marais qui le dégouttait maintenant. Lui qui y avait vécu dans un confort tout à fait adapter à sa nature.
Il en était à ces pensées lorsque la pluie arrêta et que le ciel se dégagea. Il jeta un regard au ciel et aperçu les étoiles. Il fut pris de panique et de honte. Là-haut dans le ciel, des créatures si pures le regardaient. Il prit alors conscience de son état misérable. Elles, elles étaient des milliers, si blanches, si pures si calme si à l’aise. Lui si répugnant. Il fut foudroyé par cette apparition inattendue et dans sa turpitude s’élança d’un seul coup dans son marais.
Dans les fonds boueux de son étang, il gesticulait comme un fou, fou de rage. Quand il fut exténué, ses idées furent très sombres, il songea même au suicide et fit des plans pour pouvoir s’immoler d’une façon ou d’une autre. Avec le temps, il se remit quelque peu de son aventure et cessa la grève de la fin qu’il avait entreprise.
Quelques mois plus tard, par une autre nuit sans lune, l’idée lui prit d’aller voir à la surface s’il n’avait pas halluciner la fois de sa sortie. De telles créatures si pures, pouvaient-elles exister ? Alors sans faire de vague il remonta doucement à la surface, jeta un œil en dehors de l’eau et fut ébloui par le spectacle grandiose qui s’offrait à lui. Elles étaient toutes là, semblables à la première fois, si belles, si blanches, si pures. Il eut une étrange sensation. Il aurait aimé être là dans le ciel, à côté d’elles. Il aurait aimé leur parler. Il aurait aimé les comprendre et se faire comprendre. Il aurait aimé les caresser. Les polir un peu pour qu’elles brillent un peu plus. Il savait tout cela impossible mais se laissait aller à rêver.
Tout en rêvant, à son aise parce qu’il se savait à l’abri de tout regard, il se prélassait à la surface de l’étang, touchant son corps en mains endroits sensibles qu’il se découvrait et qu’il s’imaginait être des étoiles. Plus il jouait avec son corps, plus intense était ses désirs fantasmagoriques, et il se laissait aller sans pudeur avec comme seule retenue la nécessité de ne pas faire de vague ou si peu. Il arrivait à un état de paroxysme au premier rayon du soleil lorsqu’il savait qu’il les perdrait pour plusieurs jours encore. Car la lune allait revenir. Il détestait cette présence trop pesante. Cet être qui était si proche des étoiles et qui les croisait sur son passage. Il en avait une jalousie maladive mais n’osait et ne pouvait faire autre chose que maudire sa présence.
C’est ainsi que le monstre prit coutume, toutes les nuits sans lune, d’aller jouer avec son corps hideux à la surface de son étang nauséabond en regardant la pureté des étoiles et maudissant la domination de la lune dans l’environnement céleste. Et ne le dérangez surtout pas …