Le conte du vieux et des enfants

De l’amour et des “ Je t’aime ”
Le conte du vieux et des enfants

  • 1995 André Comeau
    dépôt/SARDEC no 10892 le 26 octobre 1998

Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Y a-t-il quelque chose de plus naturel qu’un “Je t’aime ? » Je t’aime. Je t’aime. Y a-t-il plus doux à donner ou a recevoir qu’un “Je t’aime ? » C’est si facile à dire ; je t’aime !

Étant plus jeune, je demeurais à la campagne. J’étais le cadet d’une famille de quatre enfants. Comme seul voisin, nous n’avions qu’un vieux monsieur, d’allure loufoque que l’on disait un peu fou et qui habitait une drôle de vielle maison. Nous avions même pris l’habitude, mes frères et moi d’aller provoquer le vieux sur son terrain. Non par malice mais par espièglerie. Et le vieux avait pris l’habitude de sortir habillé de toute sorte et de courir après mes frères et moi en criant “je n’aime pas les enfants ! Je n’aime pas les enfants!” J’étais le plus jeune et donc le dernier dans la fuite. Mais, comme il était vieux, jamais il n’avait réussi à m’attraper. Il devait souvent s’arrêter pour reprendre son souffle, jurer fortement, faire des grimaces et répartir de plus belle en criant “Je n’aime pas les enfants ! Je n’aime pas les enfants !” Quand je trébuchais d’énervement et que j’étais à sa merci, il trébuchait lui aussi…

J’avais une peur bleue du vieux

Mes frères plus âgés, eux, s’amusaient fort bien à essouffler le vieux.

L’aîné lui, ne s’en souciait déjà plus.

Mes parents ne craignaient pas vraiment pour nous, ils avaient bien plus peur que les courses et les crises finissent par terrasser ce pauvre vieux solitaire qui n’aimait pas les enfants.

La passion du vieux, c’était son pommier. Il l’entretenait avec toute la patience et la sagesse que seuls les vieux d’autrefois pouvaient avoir. Un été, durant une période de sécheresse, nous avions même vu le vieux installer une sorte de parasol à son pommier. Le zèle du vieux pour son pommier alimentait les rumeurs sur son état d’esprit. D’autant plus que nous n’avions jamais vu le vieux manger ou même cueillir une seule de ses pommes ! Alors, l’automne venu, nous augmentions la fréquence de nos expéditions afin d’aller goûter le fruit défendu. Mission d’autant plus risquer pour celui qui devait monter dans le pommier…

Et le petit jeu des poursuites et des jurons reprenait de plus belle.

Un jour d’automne, j’ai eu mes 13 ans. Cela faisait plus de deux semaines que le vieux montait la garde sur son pommier, à l’affût de toute tentative de larcin. De guerre lasse, le vieux était rentré chez lui.

Une semaine plus tard, le facteur trouva le vieux mort dans son lit : Il pleuvait. La porte était ouverte. Personne ne répondait. Le facteur était entré… Sur la table de la cuisine, il y avait un message : “Les enfants sont partis, je m’en vais moi aussi.”

Il y a quelque temps, je suis retourné voir la maison que nous habitions, j’ai surtout remarqué que l’on avait détruit la maison du vieux et que son pommier était à l’abandon. J’ai beaucoup pensé au vieux. Lui qui avait passé les dernières années de sa vie sans recevoir ou donner un seul “Je t’aime”. Sans doute n’en avait-il pas reçu beaucoup de toute sa vie.

J’ai eu beaucoup de peine pour lui. J’ai bien pleuré. J’ai eu beaucoup de culpabilité aussi. Je me suis dit que j’aurai peut-être pu faire quelque chose. J’ai eu une certaine révolte contre l’injustice qui régnait entre les hommes et qui avait frappé cet homme, je ne sais pourquoi, toute une vie. Puis finalement, j’ai compris. La seule chose que je pouvais faire était simplement de lui dire je t’aime.

C’est alors que j’ai compris qu’il n’est pas toujours facile de dire je t’aime mais que pour combattre la peine, la culpabilité, la révolte, il n’y a rien de mieux qu’un “je t’aime”.